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Pièce de théâtre de Noël de Jean-Paul Sartre - une réflexion du père Paul Andrews

Nous avons là une oeuvre dont la spiritualité m'a fortement impressionné. C'est la pièce de théâtre "Barjona" de Jean-Paul Sartre, le philosophe existentialiste, écrivain et dramaturge. à l'automne 1940, les Nazis l'ont capturé et déporté dans un camp de concentration en Allemagne. Tout juste avant Noël, un Jésuite aussi prisonnier, Paul Feller, l'a persuadé d'écrire une pièce de théâtre sur la Nativité pour les chrétiens de langue française, aussi en captivité. Sartre, baptisé comme catholique, était devenu à cette époque un athée convaincu. écrire une pièce de théâtre chrétienne était contre ses principes , mais comme geste de solidarité pour ses concitoyens français prisonniers, il écrivit Barjona, Jeu scénique en six tableaux

à ma connaissance, cette oeuvre n'a jamais été publiée durant la vie de Sartre. Il concevait sans doute ce texte comme un "jeu d'esprit" tel une pièce écrite pour une soirée récréative de Noël entre parents et amis. Comme athée et existentialiste, il n'aurait pas apprécié sa place dans une situation spirituelle. Cependant, le scénario de la pièce est d'une telle beauté qu'à toutes les fois que je l'ai cité, les gens on recherché le texte et s'en sont émerveillés.

"Barjona", chef d'un village près de Bethlehem au moment de la naissance de Jésus, ressemble à Sartre, gros homme consumé par le désespoir existentialiste. Les villageois crèvent de faim et se voient sans puissance sous le joug de Rome, et lui se trouve sans ressources pour les aider. Dans le scénario, il vient tout juste de persuader ses concitoyens dans un pacte commun à ne plus mettre d'enfants au monde, en protestation contre l'oppression de Rome et le silence de Dieu. Puis les Mages entrent, suivant une étoile. Barjona les harcèle pointant qu'ils sont d'illusoires vieillards, en montrant la misère de la foule qui s'était rassemblée, tiraillée entre le désespoir et l'espérance.

Cependant, les villageois suivent les Mages jusqu'à Bethlehem à la recherche du Roi nouveau-né. Barjona, déterminé à éteindre cette illusion avant qu'elle ne captive l'imagination de ses amis, prend un raccourci par les montagnes jusqu'à Bethleem, où il pense pouvoir tuer l'enfant. Il y a cependant un trou dans le texte - la note de Sartre se lit : " Il manque trois pages " - et lorsque la suite reprend, Barjona se tient à genoux, observant dans l'ombre, alors que les villageois s'assemblent dans l'étable. Sartre ne décrit pas de conversion mais laisse la porte ouverte à l'espoir. Barjona, ses concitoyens et les Mages se prosternent à genoux autour de la mangeoire et un narrateur décrit la scène qui se déroule.

La Vierge est pâle et elle regarde l'enfant. Ce qu'il faudrait peindre sur son visage c'est un émerveillement anxieux qui n'a paru qu'une fois sur une figure humaine. Car le Christ est son enfant, la chair de sa chair, et le fruit de ses entrailles. Elle l'a porté neuf mois et elle lui donne le sein, et son lait deviendra le sang de Dieu. Elle le serre dans ses bras et elle dit : mon petit. Mais, a d'autres moments, elle demeure toute interdite et elle pense : Dieu est là - et elle se sent prise d'une horreur religieuse pour ce Dieu muet, pour cet enfant terrifiant. Car toutes les mères sont ainsi arrêtées par moments devant ce fragment qu'est leur enfant et elles se sentent en exil à deux pas de cette vie neuve qu'on a faite avec leur vie et qu'évitent des pensées étrangères. Mais aucun enfant n'a été plus cruellement ni plus rapidement arraché à sa mère, car il est Dieu et il dépasse de tous côtés ce qu'elle peut imaginer.

Et c'est une dure épreuve pour une mère d'avoir honte de soi et de sa condition humaine devant son fils.

Et je pense qu'il y a aussi d'autres moments, rapides et glissants ou elle sent à la fois que le Christ est son fils, son petit à elle et qu'il est Dieu. Elle le regarde et elle pense : " Ce Dieu est mon enfant. Cette chair divine est ma chair. II est fait de moi. II a mes yeux, et cette forme de sa bouche c'est la forme de le mienne. Il me ressemble. Il est Dieu et il me ressemble."

Et aucune femme n'a eu de la sorte un dieu pour elle seule. Un Dieu tout petit qu'on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu'on peut toucher et qui vit. Et c'est dans un de ces moments que je peindrais Marie, si j'étais peintre, et que j'essaierais de rendre l'air de radieuse tendresse et de timidité avec lequel elle avance le doigt pour toucher la douce petite peau de cet enfant-Dieu dont elle sent sur ses genoux le poids tiède, et qui sourit. Et voila pour Jésus et pour la Vierge Marie.

Et Joseph? Je ne le peindrai pas. Je ne montrerai qu'une ombre au fond de la grange et deux yeux brillants. Car je ne sais que dire de Joseph et Joseph ne sait que dire de lui-même.

II adore et est heureux d'adorer et il se sent un peu en exil. Je crois qu'il souffre sans se l'avouer. II souffre parce qu'il voit combien la femme qu'il aime ressemble à Dieu, combien déjà elle est du côte de Dieu. Car Dieu a éclaté comme une bombe dans l'intimité de cette famille. Joseph et Marie sont séparés pour toujours par cet incendie de clarté. Et toute la vie de Joseph, j'imagine, sera pour apprendre à accepter.

Mes bons Messieurs, voila pour la sainte famille. à présent nous allons reprendre l'histoire de Barjona, car vous savez qu'il veut étrangler cet enfant. II court, il se hâte, et le voila arrivé. Mais avant de vous le montrer, voici une petite chanson de Noël. En avant la musique


C'est ainsi que Jean-Paul Sartre, mâle, ex-chrétien, prisonnier dans un camp de concentration, a perçu la Sainte famille. Est-ce donc surprenant qu'à la fin il ait retourné à sa foi baptismale ?

Le texte du scénario m'est parvenu en 1951 - par un collègue étudiant francophone à Munich. Le père Paul Feller lui en avait donné une copie. Nous menions alors une vie de spartiate à Munich. J'avais froid et j'étais affamé (notre pauvre diète consistait en patates et en navets), et comme irlandais, je me sentais fort isolé dans cette ville allemande. J'avais soif d'espoir, non pas comme vertu théologique mais comme expérience existentielle pour me permettre d'avoir confiance de trouver meilleur au-delà de cette existence misérable et sans amour.

Nous avons édité Barjona pour la radio de Noël. Ce n'était pas comme les livres de spiritualité qui parlaient d'une foi confortable et indiscutée. J'ai répondu à Sartre lorsqu'il a décrit l'Incarnation : " un dieu qui se soumettrait à l'apprentissage de goût du sel au fond de la bouche lorsque le monde entier nous abandonne. " Voilà une philosophie des entrailles et non de l'esprit. Elle m'a apporté un certain soutien alors que j'en avais le plus besoin, Elle m'a accompagné dans les mauvais moments depuis lors. Merci pour l'occasion de le mentionner.

- Paul Andrews

graphisme: www.bretagne-site-internet.com